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Qui veut (encore) des prévisions de marché ?

Chaque année, les investisseurs jouent à se faire peur en s’inquiétant des dangers qui pèsent sur les marchés. Pourtant, en combinant durée d’investissement raisonnable et discipline de gestion, ils peuvent généralement se rassurer et oublier les prédictions à court terme. L’analyse de Jean Keller, CEO de Quaero Capital SA...

Tous les mois de janvier, il est de bon ton de tenter de prédire l’avenir en se posant la question de ce que la nouvelle année nous réserve. Et bien souvent, ces prévisions s’avèrent fausses et doivent être considérablement revues par la suite. Le meilleur exemple de cette tendance est celui du journaliste James Glassman qui avait publié son livre «Dow 36’000» (alors qu’il était en dessous de 12’000 à la date de publication) juste à l’aube de l’explosion de la bulle internet et du bear market de 2001-2002 et qui a ainsi, comme beaucoup d’autres, largement servi d’indicateur contraire. Il faut admettre que cette année, les tempéraments anxieux ont de quoi être nerveux, puisqu’elle s’ouvre sur des valorisations particulièrement élevées dans un contexte économique très incertain au vu de la situation sanitaire et des tensions inflationnistes. L’endettement public est au plus haut, la situation géopolitique est tendue partout dans le monde et le consensus prévoit plusieurs hausses de taux ces prochains mois afin de contrer une hausse de prix causée par les tensions dans les chaines d’approvisionnement. Alors que beaucoup de commentateurs parlent d’une situation exceptionnellement instable, il semble donc parfaitement légitime de chercher une boussole pour nous guider pour les 12 mois à venir.

Chaque année est incertaine

A cet égard, il est important de se souvenir que chaque mois de janvier amène son lot d’incertitudes. Un bref retour sur les commentaires financiers passés montre clairement que les inquiétudes des investisseurs semblaient toujours insurmontables en début d’année. C’est en tout cas le résultat des recherches[1] d’un vétéran de Wall Street – Jim Cullen de la firme Schafer Cullen – qui rappelle à l’investisseur avisé la persistence de ces questionnements existentiels sur la direction des marchés. Qu’il s’agisse des tensions politiques, qui laissaient croire à une fin du monde proche, ou d’autres signaux macroéconomiques qualifiés de sans précédent, qui devaient inciter à la prudence, la régularité de ces commentaires catastrophistes reste l’une des constantes les plus stables de notre environnement financier de janvier.

Le mythe du nouveau paradigme

Toujours pour paraphraser Jim Cullen, il est également utile de se rappeler que dans tous les longs cycles haussiers tels que celui que nous vivons actuellement, les investisseurs se persuadent qu’il existe une bonne raison pour que le marché continue à monter, comme par exemple des innovations technologiques qui remettraient en cause les critères d’évaluation habituels. Le marché s’amourache ainsi de prétendues «entreprises de demain», que cela soient les titres comme RCA, AT&T ou Ford dans l’avant-guerre, IBM, Kodak ou Polaroid dans les années 60–70 ou encore les titres internet dans la bulle du NASDAQ des années 90. Dans chacun de ces cas, les commentateurs évoquaient un «nouveau paradigme» et des changement structurels qui justifiaient qu’on ignore toute discipline dans la sélection de ces titres exposés à ces nouvelles technologies. Et à chaque fois hélas, la fin de l’histoire a été très douloureuse pour les investisseurs qui avaient abandonné toute attention aux valorisations des titres à la mode.

C’est une leçon importante pour les investisseurs qui se précipitent encore sur les sociétés en vogue promues dans les applications telles que Robinhood ou qui suivent les présages de la Pythie Cathie Wood (et ne parlons même pas du Bitcoin…).

Le temps efface les mouvements à court terme

Ces névroses financières sont d’autant plus surprenantes que, sur la durée, la performance des actions a été tout simplement phénoménale. Bien sûr, il y a eu des corrections, des retours en arrière, des crashs impressionnants. Bien sûr, les titres à la mode ne sont pas montés jusqu’au ciel. Mais, sur des périodes de 5 à 10 ans, les investisseurs qui ont été patients et surtout, ceux qui sont restés concentrés sur la valorisation des titres qu’ils avaient en portefeuille, ont obtenu des performances absolument remarquables au cours des 85 années passées.

Il est donc important de chercher la recette pour sa santé financière ailleurs que dans les prévisions à court terme. Car la réalité est que la patience et la discipline d’investissement ont été bien meilleures conseillères que la lecture des prévisions boursières de début d’année.

Et c’est ici que le vieil adage de Benjamin Graham, le père du «Value Investing», est assurément toujours d’actualité: «Si les investisseurs en actions investissent avec discipline et sur le long terme, ils peuvent oublier toute autre considération». En effet, les études montrent de manière magistrale le succès de cette méthode éprouvée: se concentrer sur des entreprises de qualité à des niveaux de valorisation raisonnables et oublier les fluctuations des marchés à court terme. Cette stratégie est d’autant plus valide que les performances boursières sont souvent décalées par rapport aux grands agrégats macro-économiques et que les prévisions conjoncturelles ne sont donc que de peu d’aide dans la construction d’une stratégie de placement.

Investir plutôt que spéculer

Ces leçons somme toute assez simples sont pourtant l’assurance d’un succès à long terme et elles ont permis de faire fructifier de manière spectaculaire l’épargne des investisseurs qui les suivent. Et si, à part les day-traders et autres spéculateurs, elles s’appliquent quelle que soit la nature des investisseurs, elles sont parfaitement adaptées aux deux activités majeures de notre place financière: la banque privée et la gestion institutionnelle.

En effet, qu’il s’agisse d’un particulier ou d’une famille, qui se projettent généralement sur plusieurs générations, ou d’un fonds de pension, qui investit sur plusieurs dizaines d’années dans un but de prévoyance, on regarde ici loin devant plutôt qu’au bout de ses pieds.

Mais surtout, elles nous éloignent du contexte anxiogène souvent trompeur et nous permettent de faire l’économie de prévisions que nous savons déjà être obsolètes à la fin du mois de janvier.

Jean Keller 25 janvier
Notes

[1] Jim Cullen, Schafer Cullen Capital Management, “Year-End Outlook – Anybody Worried?”, Décembre 2021.

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