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Avis de tempête sur le front de l'inflation

Les tensions inflationnistes ne sont pas juste imputables au vif rebond de l’activité économique dans le sillage de la crise du Covid-19, selon Tatjana Greil-Castro, elles sont aussi le fait d’un certain nombre de thématiques mondiales étroitement imbriquées. Par Tatjana Greil Castro, Co-Responsable des marchés publics chez Muzinich & Co.

Ces quinze dernières années, l’inflation était quasiment inexistante dans les économies développées. Au contraire, les banques centrales se sont évertuées à combattre la déflation en imposant des taux d’intérêt faibles, voire négatifs.[1] Cependant, nous pensons que le confinement décrété face à la pandémie, qui a mis un coup d’arrêt à l’activité économique, a accéléré plusieurs tendances de long terme qui ont abouti aux chocs actuels du côté de l’offre à l’origine d’un retour de l’inflation. Nous nous penchons brièvement sur les forces qui sont à l’œuvre.

Au-delà du Covid-19

Initialement, le débat portait sur le caractère transitoire ou non des tensions inflationnistes.[2] Toutefois, les chiffres de l’inflation ont commencé à mettre en évidence un phénomène plus durable.[3] Les banques centrales s’apprêtent donc à réduire l’ampleur des mesures de relance monétaire extraordinaires destinées à soutenir l’économie pendant la pandémie de Covid-19.[4]

Les perturbations de l’offre, une des principales causes de la poussée inflationniste, étaient initialement imputés au Covid-19 et à son onde de choc alors que les gouvernements orchestraient une relance budgétaire massive pour faire repartir l’activité économique.[5] Néanmoins, nous pensons que quelque chose de plus profond est à l’œuvre.

La transition énergétique

Nous observons des signes de transition énergétique, le monde s’efforçant de réduire sa dépendance aux combustibles fossiles en se concentrant sur les énergies renouvelables.

C’est déjà le cas en Europe, où l’augmentation rapide de la demande d’énergie coïncide avec un ajustement au profit de sources d’énergie plus propres.[6] Les cours du gaz naturel se sont envolés en réaction à ce choix, jetant ainsi de l’huile sur le feu de l’inflation.[7] Alors que l’hiver approche dans l’hémisphère nord, il est probable que la pénurie de gaz se fasse sentir avec encore plus d’acuité.

En Chine, où le souci grandissant de l’environnement a joué un rôle dans la réduction de la consommation de charbon[8], la diminution de la production nationale de charbon (conjuguée aux différends géopolitiques, tel que le blocage des importations d’énergie en provenance d’Australie[9]) coïncide avec l’augmentation de la demande d’énergie après la crise du Covid-19 alors que le gouvernement cherche à stimuler l’activité économique.

La transition mondiale vers les énergies renouvelables requiert des investissements colossaux et, de ce fait, elle pourrait se traduire par une inflation plus persistante car il ne s’agit pas d’un enjeu à court terme. En effet, nous pensons que cette transition pourrait durer bien plus d’une décennie.

Cependant, alors même que la lutte contre le changement climatique est engagée, ce dernier rend la production d’énergie renouvelable moins prévisible, au risque d’accentuer les pénuries.[10] Il est peu probable qu’une solution simple soit trouvée pour résorber le déséquilibre entre l’offre et la demande.

Les effets déjà perceptibles du changement climatique

Outre les difficultés accrues pour produire de l’énergie, le changement climatique fait également augmenter le coût des aliments.[11] Cette année, les récoltes en Amérique du Sud ont souffert de la sécheresse et/ou des inondations.[12]

La destruction de la forêt amazonienne et d’autres habitats qui font office de puits de carbone accentue le changement climatique, ce qui aura un impact sur la production agricole et accentuera la hausse des prix.

La démondialisation

L’accélération de la démondialisation est une autre tendance accélérée par la pandémie de Covid-19.[13] La multiplication des politiques gouvernementales autarciques aggrave les goulets d’étranglement du côté de l’offre et montre à quel point les chaînes d’approvisionnement sont devenues étroitement interdépendantes.

Des facteurs tels que le Brexit et la dégradation des relations commerciales entre les États-Unis et la Chine aggravent les perturbations des chaînes d’approvisionnement et, par ricochet, la pression inflationniste.[14]

L’emploi

Les changements structurels imputables à la pandémie alimentent également des tensions inflationnistes de second niveau par l’intermédiaire des revendications salariales. Nous avons notamment observé ce phénomène aux États-Unis, où la population active a enregistré une érosion au moment où la demande augmentait.[15]

Dans un contexte où le coût de la vie augmente tandis que les salaires stagnent, les revendications salariales vont probablement se multiplier alors que les employeurs peinent à attirer les travailleurs.

Dans le même temps, le vieillissement démographique est une réalité dans de nombreux pays où les départs à la retraite ne sont pas remplacés.[16] D’après nous, le système d’enseignement s’est focalisé sur un éventail de carrières trop restreint, créant ainsi un déficit de nouveaux entrants dans certains métiers qui s’adressent à une main-d’œuvre moins diplômée.

Les responsables politiques et les banques centrales ont-elles le pouvoir de contrôler l’inflation face à des forces contradictoires aussi nombreuses? Pendant de nombreuses années, la Banque Centrale Européenne a eu du mal à se rapprocher de son objectif en matière d’inflation, à savoir un taux annuel légèrement inférieur à 2%. En effet, le taux moyen d’inflation observé depuis 2013 n’est que de 0,9%.[17]

La question est de savoir si les responsables budgétaires et monétaires auront le cran de risquer une possible récession face aux incertitudes qui s’accentuent déjà en raison des chocs identifiés du côté de l’offre et d’autres forces transitoires de portée mondiale.

L’an dernier à la même époque, nous étions confrontés à l’incertitude sur le front de la pandémie de Covid-19. Cette année, et probablement l’an prochain, l’inflation se présente comme l’un des grands sujets de débat.

L’environnement macroéconomique reste un enjeu clé aux yeux des investisseurs obligataires dont nous faisons partie. Nous continuons de jauger les valorisations et nos positions à l’aune d’un contexte inflationniste incertain qui, à nos yeux, est le fruit d’une puissante convergence de facteurs difficilement contrôlables étant donné l’orientation actuelle des politiques monétaire et budgétaire.

Tatjana Greil-Castro 23 novembre
Notes

[1] Banque centrale européenne, 26 août 2021.

[2] FT, 25 octobre 2021.

[3] Trading Economics, 30 septembre 2021.

[4] FT, 27 septembre 2021.

[5] Vox EU, 23 juillet 2020.

[6] Clean Energy Wire, au 12 octobre 2021.

[7] Euronews, au 6 octobre 2021.

[8] NPR, au 22 avril 2021.

[9] CNBC, au 2 juin 2021.

[10] CNBC, au 29 septembre 2021.

[11] Conservation International, au 16 août 2021.

[12] Washington Post, au 24 septembre 2021, Reuters, au 26 août 2021.

[13] Geopolitical Monitor, au 8 mai 2021.

[14] New York Times, au 5 octobre 2021.

[15] Reuters, au 7 septembre 2021.

[16] Organisation mondiale de la santé, au 4 octobre 2021.

[17] The Economist, au 17 juillet 2021.

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