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Le retour durable de l'inflation

L’inflation est devenue interdite au début des années 1990 (avec la mondialisation et le triomphe idéologique de la désinflation importée des pays à bas coûts salariaux). Jusque récemment, il était raisonnable (était-ce bien raisonnable?) de penser que l’inflation était même devenue impossible...

L’inflation est devenue interdite au début des années 1990 (avec la mondialisation et le triomphe idéologique de la désinflation importée des pays à bas coûts salariaux). Jusque récemment, il était raisonnable (était-ce bien raisonnable?) de penser que l’inflation était même devenue impossible (ubérisation, développement de l’économie collaborative et de l’économie de l’usage, e-commerce étaient de nouveaux phénomènes qui devaient maintenir une pression continue à la baisse sur les prix des biens et services).

Mais voilà, le modèle idéologique qui s’était imposé depuis le début des années 1980 commençait à être de plus en contesté depuis 4 ans pour plusieurs types de raisons

  • Le libéralisme est aujourd’hui de plus en plus rejeté, en particulier en raison de la déformation continue du partage des revenus au détriment des salariés. Dès lors, on peut imaginer ici ou là des majorités politiques revenant sous la pression des électorats aux pratiques de politique économique de reflation salariale des années 1970 -1980 dans un contexte de démondialisation et de nationalisme économique
  • De nombreux pays (dont les Etats-Unis) sont tentés par les sirènes protectionnistes et dévaluationnistes. Avec un raisonnement plutôt simple pour ne pas dire simpliste: la baisse de valeur la monnaie découragerait des importations devenues plus chères (encore faut-il pouvoir y substituer de la production domestique); et elle encouragerait des exportations devenues plus compétitives, encore faut-il être positionné sur les secteurs d’activité pour lesquels la demande étrangère est soutenue et encore faut-il que le coût du salaire réel ne progresse pas plus vite que la productivité dans ces secteurs exposés à la concurrence internationale. Quoi qu’il en soit, de nombreuses études ont montré que le protectionnisme matérialisé par une taxation des importations était inflationniste. D’après les calculs de Natixis, une taxation des importations de 20% aux Etats-Unis entraînerait (compte tenu du poids des importations) une hausse de 3 points des prix intérieurs des Etats-Unis.

Tout ceci aurait dû déclencher à défaut de tensions inflationnistes au moins des anticipations inflationnistes

RETOUR SUR LES ORIGINES DE L’INFLATION

Pour comprendre cette situation d’absence d’anticipations inflationnistes, revenons aux origines de l’inflation. Il en existe trois: une origine conjoncturelle (hausse des prix des matières premières) qui ne peut donc installer l’inflation de manière durable; deux origines structurelles absentes depuis plusieurs décennies mais qui doivent être prises au sérieux avec la rupture économique provoquée par la crise du COVID-19

  • Parmi les origines de l’inflation, on pense aux tensions sur les prix des matières premières en général et des prix du pétrole en particulier. On sait que ce type d’inflation n’est pas structurelle mais transitoire compte tenu de la forte variabilité des prix du pétrole;
  • On sait que la seconde origine de l’inflation est la forte croissance de la création monétaire des banques centrales (refinancements des banques et rachats d’actifs). Cette création de monnaie banque centrale (l’agrégat M0 aussi appelé base monétaire) n’a pas entraîné de dérapages de la croissance de la masse monétaire (l’agrégat M2 qui est la monnaie détenue par les agents économiques). Cela signifie qu’une partie importante de la liquidité additionnelle a été utilisée pour investir sur les marchés financiers. L’inflation s’est donc manifestée au niveau du prix des actifs financiers mais il n’y pas eu d’inflation traditionnelle avec une hausse des prix des biens et services;
  • Alors reste la troisième origine, qui est l’origine la plus structurante celle des tensions salariales. La véritable inflation nait toujours d’un conflit de répartition entre les entreprises et les salariés. Du côté des salariés, ce conflit est perceptible depuis quelques années avec les crises sociales (gilets jaunes en France et autres conflits dans de nombreux pays OCDE); du côté des entreprises, ce conflit se manifeste de la façon suivante: dans un contexte de baisse de leur profitabilité (et donc d’une part plus élevée des salaires dans la valeur ajoutée), celles-ci seront tentées de préserver leur profits en augmentant leurs prix de vente et les marchés en droit d’anticiper des risques d’inflation par les salaires. Dès lors, la spirale prix-salaires (réindexation des salaires sur les prix) des années 1970 serait de retour.

ALORS QUE FAUT-IL ANTICIPER POST-CRISE DU COVID-19 EN MATIERE D’INFLATION?

La complexité de cette crise est qu’à ce stade, des forces déflationnistes cohabitent avec des forces inflationnistes. En effet nous sommes à la fois face à un choc d’offre négatif avec une réduction des capacités de production dans certains secteurs d’activité (facteur inflationniste) et à un choc de demande négatif dans d’autre secteurs (facteur déflationniste).

Ce qui est important est de pouvoir déterminer qui va l’emporter dans les mois et années qui viennent des forces déflationnistes ou des forces inflationnistes. C’est souvent un lieu commun que de dire «rien ne sera comme avant» mais nous nous permettons de citer les propos du célèbre neuropsychiatre Boris Cyrulnik dans Les Echos du 30/04 dernier.

«Le mot «crise» nous vient du monde médical où il était employé pour désigner les attaques d’épilepsie: le propre de la crise c’est que, quand elle est passée, tout redevient comme avant. A l’inverse, «catastrophe» (du verbe grec strepho, qui signifie «tourner» et a donné katastrophê, «renversement») désigne un bouleversement tel qu’«après» ne sera plus jamais comme «avant».

La situation actuelle est en fait plus une catastrophe qu’une crise. Voilà pourquoi «rien ne sera comme avant» dans beaucoup de domaines de la vie économique et sociale. Le sujet du retour de la véritable inflation («back to the seventies») n’échappera pas à ce constat

Nous avons déjà entrevu la phase 1 avec la mise en place des conditions du retour de l’inflation comme nous l’avons évoqué plus haut: rejet du libéralisme et crises sociales; démondialisation et tentations protectionnistes.

La phase 2 surviendra lors de la sortie de crise (S1 2021?) avec de vraies pressions inflationnistes sous l’effet des premiers enseignements retirés de l’annus horribilis 2020

  • Nécessité de relocaliser autant que faire se peut dans les pays OCDE certaines productions réalisées aujourd’hui en Asie (équipementiers industriels, matériel médical, économie de la transition énergétique, …), toutes choses qui augmenteront les coûts salariaux dans les économies occidentales et relanceront durablement l’inflation salariale
  • Périodes de fortes tensions sociales avec des revendications salariales justifiées et légitimes pour les emplois qui auront permis d’assurer une continuité économique minimale et loués comme essentiels par tous les responsables politiques et économiques durant les périodes de confinement (santé, transport de denrées de base, distribution, voirie-propreté, sécurité…).

Cette phase 2 sera donc celle de l’installation «durable» de l’inflation salariale

N’oublions pas qu’il se préparera une phase 3 très difficile à «timer» mais inévitable, celle de l’inflation monétaire et de la fuite devant les monnaies traditionnelles. Cette crise des monnaies traditionnelles sera surtout une crise de la légitimité des banques centrales. Cela veut dire qu’il faut s’intéresser (d’abord conceptuellement mais ensuite et surtout financièrement) à toutes les monnaies «alternatives».

  • On pense naturellement à l’or dans un monde de taux réels très durablement négatifs: de plus en plus d’inflation et des taux directeurs de banques centrales qui ne pourront jamais vraiment significativement et durablement remonter.
  • On doit aussi penser aux monnaies électroniques reposant sur un réseau décentralisé pour le suivi des transactions et dont la rareté et la sécurité est basée sur la cryptographie. Il ne s’agit pas de discuter ici de la question de savoir s’il s’agit en fait de véritables monnaies au sens de la macroéconomie traditionnelle mais de bien considérer que celles-ci remettent en cause le pouvoir et l’existence des banques centrales en consacrant la liberté de choix monétaire

Il est temps de se ré-intéresser (pour ceux qui l’auraient oublié ou le connaîtraient peu) à l’un des plus grands économistes de l’histoire Friedrich von Hayek. Celui-ci considérait que lorsque deux monnaies se trouvent simultanément en circulation avec un taux de change légal fixe, les agents économiques préfèrent conserver, thésauriser la «bonne» monnaie, et par contre utilisent pour payer leurs échanges la «mauvaise» dans le but de s’en défaire au plus vite. Ainsi si les hommes étaient libres d’échanger les monnaies qu’ils souhaitent aux taux qu’ils fixent, alors c’est la bonne monnaie qui chasserait la mauvaise et non la mauvaise qui chasserait la bonne comme la loi de Gresham le soutenait. Hayek voit une illustration de cela dans les situations de forte inflation, où les agents «fuient» devant la monnaie légale au profit de monnaies étrangères ou de biens réels.

Mory Doré 2 juin
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